Deuxième concile du Latran (1139) régularisant l'ordre cistercien naissant et renforçant la discipline ecclésiale au XIIe siècle.
Introduction
Le Concile du Latran II, tenu en 1139 sous la direction du pape Innocent II, représente un moment crucial dans l'histoire de l'Église médiévale. Ce concile intervient à une époque de profonde réforme ecclésiale et de redéfinition de la vie monastique en Occident chrétien. L'un de ses apports majeurs est la reconnaissance formelle et la régulation de l'Ordre Cistercien, un mouvement monastique réformateur émergent qui marquera profondément le paysage religieux du XIIe siècle.
Contexte historique et circonstances du Concile
Le contexte du XIIe siècle
Au XIIe siècle, l'Église latine traverse une période de transformation majeure. La Réforme grégorienne, amorcée au siècle précédent, continue de restructurer les rapports entre le pouvoir ecclésial et le pouvoir laïc. Les querelles d'investiture, bien que leurs phases les plus aigues soient passées, laissent des traces profondes dans la vie religieuse. C'est dans ce contexte que fleurissent de nouveaux mouvements monastiques cherchant à retrouver la pureté de la vie religieuse primitive.
Le pontificat d'Innocent II et les enjeux politiques
Le pape Innocent II (1130-1143) gouverne l'Église pendant une période de schisme et de conflits politiques complexes. Le schisme d'Anaclet II et l'opposition de certains cardinaux romains créent un contexte d'instabilité que le pontife doit gérer avec prudence. Le Concile du Latran II se tient en 1139, au moment où Innocent II consolide son autorité et cherche à affirmer l'unité de l'Église par des réformes internes décisives.
L'Ordre Cistercien avant le Concile
Les origines de Cîteaux
L'Ordre Cistercien est né environ cinquante ans avant le Concile du Latran II, vers 1098, lorsqu'un groupe de moines, dirigés par Robert de Molesme, abandonnent le monastère de Molesme pour fonder une nouvelle communauté à Cîteaux, en Bourgogne. Ces moines recherchent une observance plus stricte de la Règle de Saint Benoît, qu'ils estiment être devenue trop relâchée dans les grands monastères bénédictins traditionnels comme Cluny.
La réforme monastique cistercienne
Les Cisterciens se distinguent par leur radicalisme réformateur. Ils rejettent les revenus terre et les rentes féodales, préférant vivre du travail de leurs mains. Ils refusent les églises richement ornées et les liturgies élaborées, optant pour la simplicité et la sobriété dans la prière et le culte. Ils refusent également les écoles monastiques qui accueillent les jeunes nobles, se concentrant uniquement sur la formation des moines de chœur. Cette approche radicale, bien que controversée, séduit rapidement de nombreux moines et aristocrates cherchant une vie spirituelle plus authentique.
Bernard de Clairvaux et l'essor cistercien
Un tournant décisif intervient avec l'arrivée de Bernard de Clairvaux au monastère de Clairvaux en 1112. Ce jeune réformateur douée d'une extraordinaire éloquence et d'une profonde spiritualité mystique devient le champion de l'Ordre Cistercien. Par ses écrits, ses sermons et son influence à Rome, Bernard élève rapidement les Cisterciens au rang de modèles de vie monastique réformée. Au moment du Concile du Latran II en 1139, Bernard jouit d'un prestige considérable et son influence auprès du pape Innocent II est décisive.
Les décisions du Concile concernant les Cisterciens
La reconnaissance formelle de l'Ordre
Le Concile du Latran II reconnaît formellement l'Ordre Cistercien comme un ordre religieux dûment établi dans l'Église. Cette reconnaissance officielle légitime la pratique cistercienne et l'érige en modèle d'observance monastique légitime. Elle consolide également la position des Cisterciens face aux tensions avec les moines bénédictins traditionnels, qui voient dans le nouveau mouvement une critique implicite de leur propre pratique religieuse.
La régulation et la Charte de Charité
Le Concile reconnaît et valide la "Charte de Charité", le document constitutif de l'Ordre Cistercien qui établit les rapports entre les monastères cisterciens. Cette charte, dont la rédaction remonte à la fin du XIe siècle, établit un système unique de visites abbatiales régulières et de chapitres généraux annuels, créant un ordre religieux centralisé et réglementé de manière inédite. Le Concile confirme que ce système est conforme à la discipline ecclésiale et à l'esprit de la Règle de Saint Benoît.
L'intégration dans la hiérarchie ecclésiale
En reconnaissant les Cisterciens, le Concile du Latran II les intègre pleinement dans la hiérarchie et la structure de l'Église latine. Les abbés cisterciens reçoivent le droit de siéger dans les conciles provinciaux et de participer pleinement à la gouvernance ecclésiale. Cette intégration renforce le poids politique et spirituel de l'Ordre Cistercien dans les affaires de l'Église.
Le renforcement de la discipline ecclésiale
Les canons réformateurs du Concile
Le Concile du Latran II promulgue une série de canons réformateurs qui vont bien au-delà de la reconnaissance cistercienne. Ces décrets touchent à de nombreux aspects de la vie ecclésiale : la pureté du clergé, la simonie (la vente des biens ecclésiastiques), le célibat des prêtres et des évêques, et la discipline générale du corps ecclésial. Le renforcement de ces disciplines au XIIe siècle poursuit l'œuvre de la Réforme grégorienne en affirmant l'autorité pontificale et l'indépendance de l'Église par rapport aux pouvoirs laïcs.
La lutte contre la simonie et la corruption
Un des grands chantiers du Concile du Latran II est la lutte impitoyable contre la simonie, la pratique consistant à acheter ou vendre des charges ecclésiales. Le pape Innocent II et ses successeurs voient en cette pratique une atteinte majeure à l'intégrité spirituelle de l'Église. Les Cisterciens, par leur refus des richesses terrestres et de l'intervention laïque, incarnent justement le contraire de cette corruption.
L'affirmation du célibat ecclésiastique
Le Concile du Latran II réaffirme avec force l'obligation du célibat pour tous les membres du clergé, du diacre au pape. Cette obligation, bien que théoriquement établie depuis le XIe siècle, reste largement inappliquée dans une grande partie de l'Occident chrétien. Le Concile criminalise le mariage des prêtres et menace d'excommunication ceux qui contreviendraient à cette règle.
Les implications pour la vie monastique occidentale
L'expansion rapide de l'Ordre Cistercien
La reconnaissance officielle du Concile du Latran II constitue un point de départ décisif pour l'expansion explosive de l'Ordre Cistercien. Entre 1139 et la mort de Bernard de Clairvaux en 1153, le nombre de monastères cisterciens triple. Des abbayes cisterciennes s'établissent en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et en Angleterre, créant un véritable réseau de réforme monastique à travers tout l'Occident chrétien.
L'influence sur les autres ordres monastiques
La réussite cistercienne provoque des réactions en chaîne parmi les autres ordres monastiques. Les Bénédictins traditionnels doivent se réformer eux-mêmes pour répondre à la compétition spirituelle que représente l'Ordre Cistercien. Les Prémontrés et d'autres ordres canoniques réguliers adoptent également des éléments de la discipline cistercienne. La pression réformatrice exercée par les Cisterciens contribue globalement à une vitalité accrue de la vie monastique occidentale au XIIe et XIIIe siècles.
Le modèle de centralisation monastique
L'approbation conciliaire du système cistercien de visites abbatiales régulières et de chapitres généraux inaugure un nouveau modèle de gouvernance monastique. Ce modèle de centralisation contrôlée devient une référence pour d'autres ordres religieux. Il représente une innovation majeure par rapport à l'autonomie relative des monastères bénédictins traditionnels, qui restent souvent isolés les uns des autres malgré leur appartenance commune à la Règle de Saint Benoît.
Conclusion et héritage
Le Concile du Latran II de 1139 marque un tournant décisif dans l'histoire de l'Ordre Cistercien et de la réforme monastique médiévale. En reconnaissant formellement et en régulant l'Ordre Cistercien, le Concile valide un nouvel idéal monastique qui s'opppose à la corruption et au relâchement perçus dans les institutions ecclésiales traditionnelles. Cette décision contribue à la redynamisation de la vie monastique occidentale et à l'établissement de nouveaux standards de discipline ecclésiale au XIIe siècle. L'ordre cistercien, après cette reconnaissance conciliaire, devient rapidement l'ordre monastique le plus influent de l'Occident médiéval, façonnant le paysage religieux et culturel de l'Europe pendant plus de quatre siècles.
Concepts clés
Domaines d'étude
Conciles œcuméniques
Décisions magistérales de l'Église couvrant les questions disciplinaires et doctrinales.
Ordres monastiques
Structures religieuses organisées autour de règles de vie monastique spécifiques et reconnues par l'Église.
Réforme ecclésiale
Mouvement de purification et de renouvellement des institutions et de la discipline de l'Église au Moyen Âge.
Discipline religieuse
Cadre normatif régulant la vie des membres du clergé régulier et séculier dans l'Église médiévale.
Cet article est mentionné dans
- L'histoire générale des Conciles du Latran
- L'histoire de l'Ordre Cistercien
- La biographie de Bernard de Clairvaux
- La Réforme grégorienne et ses continuations
- L'histoire de la vie monastique médiévale
- Les réformes du pape Innocent II