La Cinquième Croisade, lancée en 1217 et s'achevant en 1221, représente un tournant crucial dans l'histoire des Croisades. Contrairement à ses prédécesseures, elle abandonna l'objectif traditionnel de conquérir Jérusalem pour cibler directement le cœur du pouvoir musulman : l'Égypte et sa capitale fortifiée d'Alexandrie. Cette entreprise ambitieuse, marquée par l'intervention extraordinaire de Saint François d'Assise et la présence de plusieurs monarques européens, illustre à la fois la persistance de l'idéal croisé et ses limites stratégiques inévitables.
Introduction
La proclamation de la Cinquième Croisade intervient à un moment où le Levant musulman connaît une instabilité politique interne. La mort du grand Saladin en 1193 avait fragmenté son empire entre ses héritiers, et cette division permettait aux Croisés d'envisager de nouveaux objectifs. Le pape Innocent III, architecte de cette nouvelle campagne, fut convaincu que frapper au cœur de la puissance musulmane en Égypte affaiblirait les défenses du Levant et faciliterait la reconquête de Jérusalem.
Le recrutement pour cette Croisade fut massif, attirant des princes de toute l'Europe : le roi André II de Hongrie, le duc Léopold VI d'Autriche, et le légat papal Pélage, qui exerçait une autorité ecclésiastique absolue. Les forces croisées comprenaient également des pèlerins ordinaires, des chevaliers, et une flotte provençale considérable. C'est une mobilisation qui dépassait en ampleur celle des Croisades précédentes dans ce contexte d'après-Saladin.
L'Expédition en Égypte et le Siège de Damiette
La stratégie des Croisés privilégiait l'attaque contre la Égypte, bastion économique et militaire du monde musulman médiéval. L'armée croisée, après avoir traversé le Levant côtier, débarqua en Égypte et établit son siège devant Damiette, un port fluvial fortifié du Delta du Nil, en mai 1218. Cette place était d'une importance stratégique capitale : elle commandait l'accès à Alexandrie et au Caire lui-même, et constituait l'une des plus importantes forteresses du Sultanat ayyoubide.
Le siège de Damiette dura près de dix-huit mois, période d'une extrême rigueur pour les Croisés. Les conditions climatiques égyptiennes, radicalement différentes de celles du Levant leventin, décimèrent les armées européennes. Les maladies—dysenterie, fièvre, typhoïde—tuèrent plus de guerriers que les combats eux-mêmes. Malgré ces épreuves, les Croisés maintinrent le blocus et réduisirent graduellement les défenses de la ville. En novembre 1219, après un combat acharné, Damiette tomba entre les mains des Croisés, incarnant une victoire remarquable pour cette entreprise.
Cette victoire ressemblait à une confirmation divine du bien-fondé de l'expédition. Les Croisés, enhardis par ce succès, envisageaient désormais de progresser vers le Caire lui-même, transformant cette campagne en une reconquête majeure de la Terre Sainte depuis ses fondements.
Saint François d'Assise et la Rencontre avec le Sultan
Au cœur de l'année 1219, un événement d'une portée spirituelle considérable survint : Saint François d'Assise, fondateur de l'ordre mendicant révolutionnaire qui portait son nom, traversa les lignes de bataille pour rencontrer le sultan al-Malik al-Kamil. Cet acte extraordinaire incarnait une approche radicalement différente de celle de la violence militaire : la conversion par la persuasion évangélique.
François, âgé alors de quarante-sept ans environ, se présenta au sultan avec un message de paix chrétienne. Son intention était directe : convertir le chef musulman à la foi chrétienne, ce qui aurait transformé le cours de toute la Croisade. Bien que la rencontre soit documentée de manière fragmentaire par les chroniques de l'époque, elle démontre la ferme conviction de François selon laquelle même les ennemis pouvaient être amenés à la vérité chrétienne par l'amour et le dialogue.
Al-Kamil, bien qu'inébranlable dans sa foi musulmane, traita François avec un respect remarquable, reconnaissant en lui un homme de foi sincère. Ce dialogue entre deux hommes religieux, un chrétien pauvre et radical, et un sultan musulman puissant, constitue un moment d'humanité rare dans les annales des Croisades. Bien que la conversion espérée ne survint pas, cette rencontre illustra qu'au-delà des hostilités, une certaine reconnaissance mutuelle était possible entre les croyants des deux traditions monothéistes.
L'Échec Stratégique et la Retraite
Malgré la prise de Damiette, les ambitions ultérieures de la Cinquième Croisade se heurtèrent à des obstacles insurmontables. Le légat Pélage, doté d'une autorité absolue mais souvent imprudent, refusa catégoriquement une offre de paix substantielle proposée par al-Kamil : la restitution de Jérusalem et de la Croix contre l'évacuation de l'Égypte. Cette décision, motivée par l'espoir chimérique de conquérir l'Égypte entière, s'avéra désastreuse.
En 1221, les forces croisées lancèrent une avance audacieuse vers le Caire, mais furent bloquées par les eaux du Nil savamment manipulées par les défenses égyptiennes. Encerclés et affamés, les Croisés furent contraints à une retraite humiliante. Un grand nombre de chevaliers et de soldats périrent lors de cette retraite, et les survivants durent négocier leur départ contre l'abandon de Damiette. Après deux années de lutte acharnée, les Croisés avaient finalement échoué à conquérir l'Égypte et se retiraient les mains vides.
Signification et Héritage
La Cinquième Croisade marqua un inflexion critique dans l'histoire des Croisades. Elle démontra que le rêve d'une reconquête totale de la Terre Sainte n'était plus une perspective réaliste face à une opposition musulmane mieux organisée et plus expérimentée. Le refus du légat papal d'accepter une paix honorable révéla aussi les tensions internes au sein du leadership croisé, où les ambitions religieuses et les intérêts politiques entraient souvent en conflit.
La présence de Saint François pendant cette Croisade incarne également une critique silencieuse de la Croisade elle-même. Son appel à la conversion par la persuasion et le dialogue établit une approche alternative à la violence, une vision prophétique qui résonne à travers les siècles.
Bien que militairement défaite, la Cinquième Croisade témoigne de la persévérance de l'idéal croisé médiéval et de l'engagement profond des chrétiens à libérer les Lieux Saints. Elle constitue ainsi un chapitre à la fois glorieux et tragique dans l'épopée des Croisades.