La cinquième demeure du Château intérieur marque un tournant décisif dans la vie mystique : l'âme pénètre dans une région de grâces extraordinaires où commence véritablement l'union mystique de l'âme avec Dieu. Ici, l'action de la grâce divine dépasse infiniment ce que l'âme peut produire par ses propres efforts. Les voiles qui séparaient l'âme de son Dieu s'amenuisent, et elle commence à expérimenter une intimité avec le Créateur qui anticipe le bonheur éternel du ciel. Cette demeure est le domaine de la contemplation infuse, où Dieu agit directement dans l'âme en la transformant progressivement à son image.
L'émergence de la contemplation infuse
Le passage de l'oraison active à la passive
L'âme pénétrant la cinquième demeure expérimente un changement radical dans son oraison. L'effort personnel ne peut plus soutenir la prière : elle ne peut ni discerner, ni méditer, ni même former de pensées distinctes. C'est l'Esprit Saint qui prend l'initiative, qui saisit l'âme entière et la transforme. Sainte Thérèse décrit cet état comme une sorte d'enracinement : l'âme est comme une plante qui a profondément enfoncé ses racines dans le sol et y tire la sève qui la nourrit. Cette transition est souvent accompagnée de phénomènes mystérieux : l'âme perd conscience du temps, oublie son propre corps, ne peut éprouver aucune crainte.
La suspension des puissances de l'âme
Dans cette contemplation infuse, les trois puissances de l'âme - mémoire, intelligence et volonté - semblent suspendues. La mémoire ne retient rien de ce qui se passe dans l'oraison, d'où la difficulté pour l'âme de rapporter ses expériences. L'intelligence ne comprend rien par voie discursive, mais plutôt voit tout d'un coup d'œil simple, comme dans une illumination. La volonté - qui est la plus active - s'unit intensément à la Volonté divine dans un amour inexprimable. Cette suspension n'est pas une passivité morte, mais un silence plein de vie, une attentive réceptivité à Dieu.
Les caractéristiques de l'union mystique
L'immobilité et l'extase
Pendant l'union mystique, le corps lui-même devient parfois immobile et insensible - c'est ce qu'on appelle l'extase ou le ravissement. L'âme est tellement absorbée en Dieu que le corps pourrait brûler sans qu'elle ne sente rien. Cette expérience physique d'immobilité devient pour l'âme une confirmation sensorielle de ce qui se passe dans le profond du cœur : l'oubli complet de tout ce qui n'est pas Dieu. Cependant, Sainte Thérèse note que cette immobilité n'est pas l'essence de l'union, mais seulement un accompagnement fréquent.
La certitude absolue et les goûts délicieux
L'âme goûte pendant l'union une certitude absolue de la présence de Dieu qui surpasse de loin tout ce qu'elle a expérimenté auparavant. Ce n'est pas une déduction logique, mais une connaissance intuitive et immédiate. Et les goûts! L'âme savoure quelque chose qui dépasse infiniment tous les plaisirs terrestres. Ce n'est pas une sensation corporelle, mais une douceur spirituelle si intense que toute joie humaine lui paraît en comparaison insipide et amère. Ces goûts ne sont pas donnés pour le plaisir de l'âme, mais pour la confirmer dans l'amour et pour lui montrer que Dieu est infiniment plus doux que tout ce qu'elle pourrait chercher ailleurs.
Les fruits de cette union
La transformation de l'âme et du comportement
L'âme ayant expérimenté cette union ne peut rester la même. Bien que le caractère naturel demeure, les profondeurs de l'âme sont transformées par cette rencontre avec Dieu. Elle devient progressivement plus aimante, plus patiente, plus détachée des choses terrestres. Les petites satisfactions du monde lui paraissent vaines. Elle ne cherche plus son repos ailleurs qu'en Dieu. Mais parallèlement, elle devient aussi plus active à servir le prochain, car l'amour de Dieu qui a embrasé son cœur jaillit nécessairement en charité envers ceux qu'elle rencontre.
L'oubli total de soi et la mort au moi
Un fruit essentiel de cette union est l'oubli profond de soi-même. Le moi qui se préoccupait tant de son progrès spirituel, de ses vertus, de son estime s'efface graduellement. L'âme ne pense plus à elle-même parce qu'elle est intégralement absorbée en Dieu. C'est une mort réelle, mais une mort féconde : en mourant à elle-même, l'âme entre dans une vie nouvelle, la vie divine elle-même. Ainsi l'amour vrai, c'est toujours finalement l'oubli de soi dans l'adoration et l'amour de l'Aimé.
Les défis et les discernements de cette demeure
La prudence face aux illusions spirituelles
Avec l'intensité des expériences de cette demeure vient aussi un risque accru de tromperie spirituelle ou de complacence. L'âme peut être tentée de se complaire dans ses expériences mystiques, ou de croire que ses consolations extraordinaires la rendent meilleure qu'elle ne l'est. Le Seigneur permet parfois l'aridité et le silence pour éprouver si l'âme l'aime pour lui-même ou pour les goûts qu'elle reçoit de lui. Un directeur spirituel sage et expérimenté devient essential pour discerner les esprits.
L'absence de certitude temporelle
Paradoxalement, bien que l'âme possède une certitude absolue concernant la réalité de l'union pendant qu'elle l'expérimente, elle ne peut pas toujours en sortir certaine qu'elle n'a pas rêvé. L'expérience mystique est tellement éloignée des catégories ordinaires de connaissance que l'âme doute parfois si elle s'est véritablement passée. C'est pourquoi le fruit - la transformation réelle et visible du comportement - devient le meilleur critère pour discerner la vérité des expériences spirituelles.
Le chemin vers le mariage spirituel
La préparation à la sixième demeure
La cinquième demeure n'est pas encore le mariage spirituel définitif, mais elle en est l'introduction. L'âme a goûté à l'union avec son Dieu, mais elle ne demeure pas constamment en cet état. Les expériences d'union alternent avec des périodes sèches où l'âme ne sent plus rien et doit se maintenir par la foi pure. Cette alternance continue de purifier l'âme, car elle apprend à aimer Dieu non pour ce qu'elle reçoit, mais pour ce qu'Il est.
L'accroissement de l'amour et de la mort au moi
À chaque union successive, l'amour de l'âme pour Dieu augmente et son attachement à elle-même diminue. Progressivement, l'âme se vide davantage d'elle-même pour se remplir davantage de Dieu. Elle apprend que l'amour n'est pas quelque chose qu'elle peut donner à Dieu, mais plutôt l'amour divin qui agit à travers elle. Elle devient de plus en plus le canal vide par lequel Dieu peut verser son amour infini sur le monde.
Les demeures ultérieures qui attendent
Vers la sixième et la septième demeure
Au-delà de la cinquième demeure s'étendent encore la sixième et la septième demeures, des régions de grâces encore plus profondes et de transformations plus radicales. Mais déjà à la cinquième demeure, l'âme a franchit un seuil décisif : elle ne peut plus retourner à sa vie antérieure. Elle a connu l'union avec Dieu, elle a goûté à son doux présence, et désormais sa seule aspiration sera de progresser toujours davantage vers cette union parfaite et définitive qui sera consommée dans l'éternité bienheureuse.
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