Les créatures comme causes vraies mais dépendantes de la cause première.
Introduction
Tandis que la Cause Première est l'être absolument nécessaire et l'origine de toute causalité, les causes secondes sont les créatures qui possèdent une véritable capacité d'agir et de produire des effets. La doctrine des causes secondes se situe au cœur de la métaphysique scolastique, car elle doit résoudre un paradoxe apparemment insoluble : comment concilier l'infinie puissance causale de Dieu avec la causalité limitée mais réelle des créatures ? Comment les créatures peuvent-elles être des causes véritables sans s'opposer à la suprématie de la Cause Première ?
La réponse scolastique affirme que les causes secondes sont à la fois vraies et dépendantes, authentiques et subordonnées. Leur causalité n'est pas une illusion, mais elle procède entièrement de la Cause Première. Plus les causes secondes possèdent de puissance causale, plus elles participent à la causalité divine. Cette doctrine établit une harmonie profonde entre la liberté des créatures et la providentiellité divine.
Définition des Causes Secondes
Nature et Caractéristiques
Les causes secondes sont les êtres créés qui possèdent le pouvoir de produire des effets et de modifier le monde. Elles se distinguent de la Cause Première par plusieurs caractéristiques fondamentales :
1. Limitation et contingence : Les causes secondes sont limitées dans leur puissance causale. Elles ne peuvent agir que dans un domaine restreint et de manière parcellaire. Elles sont contingentes, c'est-à-dire qu'elles dépendent de l'être pour exister.
2. Causalité instrumentale : Bien que les causes secondes soient des agents véritables, leur causalité n'est jamais absolument indépendante. Elles agissent toujours en dépendance vis-à-vis de la Cause Première, comme l'instrument dépend de l'artisan.
3. Transmission de perfection : Les causes secondes ne créent pas ex nihilo ; elles ne peuvent que transformer, modifier ou combiner ce qui existe déjà. Elles reçoivent d'ailleurs les perfections qu'elles communiquent à leurs effets.
4. Ordre hiérarchique : Les causes secondes se disposent dans un ordre hiérarchique complexe. Certaines causes influencent d'autres causes, établissant une chaîne de dépendance qui remonte finalement à la Cause Première.
Exemples de Causes Secondes
Les causes secondes englobent l'ensemble des créatures douées de causalité :
- Les intelligences pures (anges) : Elles possèdent une causalité spirituelle, capable de modifier les êtres et d'influencer les affaires du monde.
- L'être humain : Par son intellect et sa volonté, l'homme exerce une causalité véritable sur lui-même et sur son environnement.
- Les créatures matérielles : Chaque corps, chaque élément physique, possède une capacité d'action dans l'ordre matériel, qu'il s'agisse du feu qui brûle, de l'eau qui coule, ou des astres qui meuvent.
- Les causes instrumentales : Un objet peut être cause instrumentale, comme le stylo qui écrit ou le sceau qui marque.
La Réalité de la Causalité des Causes Secondes
Contre l'Occasionnalisme
Contrairement à la doctrine occasionnaliste, qui affirme que les créatures ne sont pas de véritables causes mais seulement les occasions par lesquelles Dieu agit, la théologie scolastique affirme la réalité substantielle de la causalité des créatures. Les causes secondes ne sont pas des spectateurs passifs, mais des agents véritables.
Cette affirmation repose sur plusieurs fondements :
1. L'expérience sensible : L'observation directe nous montre que les créatures produisent réellement des effets. Le feu brûle réellement, l'homme agit réellement, l'animal se meut réellement. Nier cette évidence serait contredire le données de l'expérience.
2. La perfection de l'action : Posséder le pouvoir d'agir est une perfection. Puisque Dieu désire que ses créatures participent à ses perfections, il leur confère une véritable causalité.
3. La responsabilité morale : Si les créatures n'étaient pas de véritables causes, elles ne pourraient pas être responsables de leurs actes. Or, la morale suppose que l'homme peut vraiment agir et est responsable de ses actes.
4. L'ordre providentiel : Un univers dans lequel les créatures possèdent une véritable causalité est plus riche et plus parfait qu'un univers où elles seraient de simples instruments passifs.
La Doctrine de la Participation
Les causes secondes exercent leur causalité en participant à la causalité divine. Cette participation signifie que :
- La puissance causale des créatures procède de la Cause Première.
- Les causes secondes ne peuvent agir que dans la mesure où Dieu les fait agir.
- L'action des créatures n'oppose pas la causalité divine, mais la prolonge et la manifeste.
Cette participation n'est pas une métaphore poétique, mais une réalité ontologique. Chaque cause secondaire participe analogiquement à la puissance causale infinie de Dieu. Comme une langue participante dérive sa chaleur du soleil, les causes secondes dérivent leur causalité de la Cause Première.
La Dépendance des Causes Secondes
Dépendance Ontologique
Les causes secondes dépendent radicalement de la Cause Première non seulement pour leur existence initiale, mais pour chaque acte qu'elles posent. Cette dépendance se manifeste de plusieurs manières :
1. Dépendance de l'existence : Chaque créature existe parce que Dieu la crée et la conserve dans l'être. Sans cette action créatrice continue, elle retomberait au néant.
2. Dépendance de l'essence : L'essence même d'une créature est limitée et finie. Elle reçoit son caractère déterminé de la Cause Première qui l'a pensée de toute éternité.
3. Dépendance de l'opération : Chaque action qu'une cause secondaire pose dépend de la Cause Première. Dieu concourt à chaque action créée, non comme accomplisseur de l'action, mais comme conservateur du pouvoir d'agir.
Le Concours Divin
La théologie scolastique affirme que Dieu concourt généralement à tous les actes des créatures, y compris leurs actes libres. Cette doctrine du concours divin cherche à concilier trois vérités apparemment incompatibles :
- Dieu est la cause efficiente de tous les êtres et de toutes les opérations.
- Les créatures sont des causes véritables qui agissent réellement.
- Dieu respecte la liberté des créatures rationnelles.
Plusieurs théories tentent de résoudre ce problème :
La théorie du concours général : Dieu coopère à l'action créée en conservant le pouvoir d'agir de la créature et en ne le contraire pas. L'action elle-même procède du pouvoir conservé.
La théorie du concours prémotion physique : Dieu prémeut (prémeut antérieurement) la créature, lui donnant la détermination actuelle d'agir. La créature agit ensuite librement avec cette impulsion divine.
La théorie moliniste (scientia media) : Dieu connaît par sa science du moyen (scientia media) tous les actes libres que les créatures poseront dans tous les mondes possibles. Il choisit de créer le monde dans lequel ces actes libres produisent ses fins providentielles.
Les Ordres de Causes Secondes
Causes Universelles et Particulières
Les causes secondes se distinguent selon leur portée et leur généralité :
Causes universelles : Elles agissent sur un ensemble large de réalités. Par exemple, le soleil est une cause universelle qui produit la chaleur et la croissance pour de nombreux corps terrestres.
Causes particulières : Elles agissent de manière limitée et spécifique. Par exemple, un artisan particulier produit un objet particulier.
Les causes universelles dépendent souvent de causes particulières pour l'application de leur puissance générale. Le soleil, bien que cause universelle de chaleur, a besoin de causes particulières (des surfaces réceptives) pour exercer sa causalité.
Causes Inanimées et Animées
Causes inanimées : Les corps matériels sans vie possèdent une causalité souvent appelée "causation naturelle". Ils agissent selon des lois naturelles fixées par la Cause Première à leur création.
Causes animées : Les êtres dotés de vie possèdent des puissances spécifiques : nutrition, sensation, mouvement locomoteur. Chacune de ces puissances est une source de causalité à son propre niveau.
Causes Rationnelles
Les créatures rationnelles (anges et humains) possèdent une causalité d'un ordre supérieur. L'intellect et la volonté libres leur permettent d'agir avec connaissance et délibération. Leur causalité n'est pas entièrement déterminée par la nécessité naturelle, mais possède une indéterminance qui est le fondement de la liberté.
La Causalité et le Processus du Changement
Le Passage de la Puissance à l'Acte
Les causes secondes sont essentiellement des agents de changement et de devenir. Elles actualisent les puissances des créatures, faisant passer de l'acte ce qui était en puissance. Un sculpteur, par exemple, actualise dans le marbre la forme de la statue en potentialité.
Ce processus d'actualisation révèle plusieurs points importants :
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L'actualisation requiert un acte : Seul l'acte peut actualiser la puissance. Un agent qui possède actuellement une perfection peut communiquer cette perfection.
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La croissance du causal : Plus un agent possède une perfection actuellement, plus il peut la communiquer. Le maître possède actuellement la science qu'il enseigne au disciple.
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La détermination causale : L'agent n'agit que s'il est déterminé à agir. Un agent indéterminé n'agirait en rien. La Cause Première qui conserve tous les agents dans l'être conserve aussi leur détermination à agir.
Le Mouvement Cosmique
À l'échelle de l'univers, les causes secondes entrelacent leurs actions, produisant le mouvement perpétuel et le changement continu du cosmos. Les causes secondes supérieures (les intelligences célestes selon la cosmologie médiévale) meuvent les causes secondes inférieures (les corps matériels). Cette hiérarchie s'étend jusqu'à la Cause Première, qui meut toutes les causes sans être mue par aucune.
La Liberté des Causes Secondes
Liberté et Dépendance
L'une des conclusions paradoxales mais véritables de la doctrine des causes secondes est que la dépendance vis-à-vis de la Cause Première ne contredit pas la liberté, mais la fonde réellement. Contrairement à notre intuition moderne, une créature est d'autant plus libre qu'elle est davantage en dépendance de Dieu. Car la liberté véritable n'est pas l'absence de causalité, mais la capacité d'agir selon sa nature.
La liberté des causes secondes rationnelles consiste dans le pouvoir de choisir entre plusieurs biens apparents, sans être entièrement déterminées par les circonstances extérieures ou par sa nature sensible. C'est la liberté d'indifférence, fondée sur la deliberatio (délibération).
Le Problème de la Prescience Divine
Comment Dieu peut-il connaître d'avance les actes libres des créatures sans les déterminer ? C'est une question qui a profondément divisé les théologiens scolastiques. Plusieurs réponses ont été proposées :
L'atemporalité divine : Dieu n'existe pas dans le temps. Pour Dieu, tous les actes des créatures, y compris futurs, sont presents. La prescience divine ne détermine donc pas les actes libres.
La scientia media : Dieu connaît par sa science du moyen ce que chaque créature ferait dans chaque situation. Avec cette connaissance, il crée le monde dans lequel ses fins providentielles s'accomplissent par les choix libres des créatures.
L'ignorance platonicienne : Dieu ne connaît pas les futurs libres, ce qui préserve la liberté absolue des créatures au dépens de l'omniscience.
La Hiérarchie des Causes Secondes
Ordination Hiérarchique
Les causes secondes ne forment pas une collection désordonnée. Elles s'intègrent dans une hiérarchie subtile et complexe d'influence et de dépendance. Certaines causes agissent sur d'autres causes, établissant des rapports de subordination.
Selon la cosmologie médiévale :
- Dieu (Cause Première) agit sur tous les êtres.
- Les intelligences séraphiques (anges supérieurs) meuvent les sphères célestes et influencent l'ordre du cosmos.
- Les intelligences inférieures (anges, démons) influencent les êtres vivants et les affaires terrestres.
- Les astres et les corps célestes causent les changements terrestres par leur mouvement régulier.
- Les êtres vivants (plantes, animaux, hommes) produisent les effets dans l'ordre biologique et psychologique.
- Les êtres matériels inanimés constituent la base dernière sur laquelle s'édifie tout le reste.
L'Influence Réciproque
Bien que cette hiérarchie soit asymétrique (les causes supérieures influencent les inférieures plus que l'inverse), elle n'est pas unilatérale. Les causes inférieures peuvent influencer à leur tour les causes supérieures. Un acte d'une créature inférieure peut déterminer la réaction d'une cause supérieure. L'univers n'est donc pas un mécanisme rigide, mais un ensemble vivant d'interactions.
Applications et Implications Théologiques
Pour la Providence Divine
La doctrine des causes secondes explique comment Dieu peut être providentiellement actif sans que le monde soit un pur mécanisme. La Providence ne violente pas les causes créées, mais les utilise pour accomplir ses desseins éternels. C'est pourquoi les créatures gardent une authentique causalité tout en servant les fins de Dieu.
Pour la Théologie du Mal
La distinction entre la Cause Première et les causes secondes permet de justifier théologiquement la permission du mal. Dieu ne cause pas le mal moral (qui procède du libre arbitre humain), mais il le permet comme conséquence de la liberté des créatures. Le mal physique, quant à lui, est souvent l'effet des causes secondes déficientes ou d'une chaîne causale brisée.
Pour la Spiritualité et la Grâce
Dans la vie spirituelle, la grâce divine opère à travers les causes secondes. Dieu ne supprime pas les efforts humains, mais les vivifie et les complète. L'ascèse spirituelle et la vertu morale sont des causes secondes par lesquelles l'âme collabore à son propre perfectionnement, sous l'action principale de la Cause Première.
Pour la Connaissance Naturelle
Les créatures, en tant que causes secondes, manifestent et reflètent la puissance et la sagesse de la Cause Première. Étudier l'ordre naturel et la causalité des créatures est un chemin vers la connaissance de Dieu, car "les perfections invisibles de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité, se voient comme à l'œil nu depuis la création du monde, dans ses ouvrages" (Romains 1:20).
Conclusion
La doctrine des causes secondes représente un équilibre subtil et profond entre l'affirmation de la suprématie de la Cause Première et la reconnaissance de l'authenticitée de la causalité créée. Contre les extrêmes du mécanisme qui réduit les créatures à de purs automates et du dualisme qui oppose Dieu aux créatures, la théologie scolastique affirme qu'une créature est d'autant plus elle-même, d'autant plus libre et puissante, qu'elle est davantage en dépendance de la Cause Première.
Cette vision du monde crée un cosmos vivant, ordonné mais dynamique, où chaque créature possède son propre rôle et sa propre dignité dans le grand plan providentiel. Elle établit que l'action créée n'est jamais un concurrent de l'action divine, mais plutôt sa manifestation et sa prolongation. En dernière analyse, la causalité des créatures n'existe que par la causalité divine, tout comme la lumière n'existe que par l'énergie du soleil.