L'appel aux autorités reconnues (saints Pères, Écritures) pour valider une position.
Introduction
L'argument d'autorité est l'un des moyens de probation les plus fondamentaux de la dialectique scolastique. Il consiste à invoquer le témoignage de personnages ou de textes revêtus d'une autorité doctrinale reconnue pour soutenir une affirmation. Dans la tradition théologique et philosophique du Moyen Âge, l'argument ex auctoritate occupait une place centrale, notamment à cause du prestige immense accordé aux Écritures Saintes, aux Pères de l'Église et aux docteurs reconnus. Cet argument ne constitue pas une démonstration au sens strict, mais plutôt une forme de persuasion fondée sur le crédit, la sagesse et la doctrine de celui qui témoigne.
Nature et Définition de l'Argument d'Autorité
Définition Générale
L'argument d'autorité est un mode de raisonnement par lequel on établit une conclusion en se fondant sur le témoignage d'un personnage dont la sagesse, la sainteté ou la compétence en la matière est largement reconnue. C'est un argument ex auctoritate, c'est-à-dire un argument "tiré de l'autorité" de celui qui affirme. L'autorité invoquée constitue la raison pour laquelle on juge l'énonciation digne de créance.
La formule type d'un tel argument se présente ainsi : "X affirme que P, et puisque X possède une grande autorité (sagesse, sainteté, compétence), on peut raisonnablement conclure que P est vrai." Le argument ne repose pas sur la démonstration rationnelle de P lui-même, mais sur la fiabilité du témoin.
Distinction avec la Démonstration
Il convient de distinguer l'argument d'autorité de la démonstration proprement dite. La démonstration procède par la raison, en montrant que la conclusion découle nécessairement de prémisses évidentes ou elles-mêmes démontrées. L'argument d'autorité, en revanche, procède par la persuasion, en invitant l'auditoire ou le lecteur à faire confiance au jugement de celui qui témoigne.
Thomas d'Aquin qualifie l'argument d'autorité d'argument "infirme" (argumentum infirmum) au sens où il n'atteint pas la certitude de la démonstration rationnelle. Cependant, les scolastiques reconnaissaient que cet argument peut atteindre une très grande crédibilité lorsque l'autorité invoquée est indubitable - notamment en matière de foi où l'autorité des Écritures Saintes est absolue.
Les Degrés d'Autorité dans la Tradition Scolastique
Autorité des Écritures Saintes
L'Écriture Sainte occupe le sommet de la hiérarchie des autorités. Les scolastiques considéraient la Sainte Bible comme infaillible, car elle est la parole de Dieu lui-même. L'argument tiré de l'Écriture revêt donc une certitude absolue en matière de foi. Les docteurs des écoles médiévales fondaient leurs démonstrations théologiques sur des citations bibliques qui servaient de point d'appui inébranlable.
L'autorité scripturaire transcende la simple autorité humaine : elle est l'autorité divine elle-même, exprimée dans le langage des hommes. Aucun docteur, même le plus sage, ne pouvait contredire ou détrôner l'Écriture Sainte.
Autorité des Pères de l'Église
Au-dessous de l'Écriture Sainte se situent les Pères de l'Église - notamment saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand et saint Jean Damascène. Ces hommes d'une profonde sainteté et d'une doctrine incomparable jouissaient d'une immense autorité dans l'Église médiévale.
Les conciles œcuméniques avaient proclamé que les paroles des Pères devaient être reçues avec un grand respect. Cependant, contrairement à l'Écriture Sainte qui est infaillible, les Pères pouvaient se tromper sur des points particuliers. L'argument ex auctoritate patrum acquérait une grande force lorsque plusieurs Pères s'accordaient sur une doctrine, mais restait sujet à révision.
Autorité des Docteurs Reconnus
Au-dessous encore des Pères se plaçaient les docteurs reconnus de l'Église - les maîtres en théologie des universités prestigieuses, dont Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Bonaventure. Leur autorité était considérable, mais elle restait subordonnée à celle des Pères et à fortiori à celle de l'Écriture.
Autorité des Philosophes Païens
Les philosophes de l'Antiquité, particulièrement Aristote et Platon, jouissaient également d'une certaine autorité, notamment dans les questions de philosophie naturelle et de métaphysique. Cependant, cette autorité restait distincte et inférieure à l'autorité théologique. Elle ne valait que dans la mesure où elle ne contredisait pas la vérité révélée.
Le Mécanisme de l'Argument d'Autorité
La Confiance comme Fondement
L'argument d'autorité repose ultimement sur la confiance (fides) envers celui qui parle. Cette confiance n'est rationnelle que si celui qui l'exerce dispose de bonnes raisons de croire à la fiabilité, à la sagesse ou à la sainteté du témoin. On ne peut pas raisonnablement faire confiance à un témoin ignorant ou malhonnête.
Conditions pour la Validité de l'Argument
Pour qu'un argument d'autorité soit valide et puisse produire une adhésion raisonnable, plusieurs conditions doivent être réunies :
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La Compétence du Témoin : Le témoin doit posséder une connaissance véritable du domaine sur lequel il parle. Un ignorant invoqué en témoignage ne pourrait produire qu'un argument faible.
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L'Intégrité du Témoin : Le témoin doit être digne de confiance, ne pas avoir de motif de mentir ou de décevoir. La malhonnêteté intellectuelle ou morale rend l'autorité du témoignage suspecte.
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L'Indépendance du Jugement : Le témoin ne doit pas être influencé par des considérations extérieures (peur, espoir de gain) qui le détourneraient de dire la vérité.
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La Cohérence de l'Autorité : Lorsque plusieurs autorités concordent, la force de l'argument s'en augmente. L'accord unanime des Pères sur une doctrine augmente grandement sa crédibilité.
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L'Absence de Contradiction : Si une autorité a parlé clairement sur une matière, on ne peut pas l'invoquer pour soutenir le contraire de ce qu'elle a effectivement enseigné.
Usages et Applications de l'Argument d'Autorité
En Théologie Dogmatique
En théologie, l'argument d'autorité tenait une place prépondérante. Les questions disputées (quaestiones) de la théologie scolastique commençaient typiquement par l'invocation de textes bibliques et de passages des Pères de l'Église, pour et contre la position en discussion. Ces autorités contraires exigeaient ensuite une réconciliation par la raison théologique.
La méthode dialectique de Abélard, exposée dans son Sic et Non, reposait largement sur la confrontation des autorités. Montrer que des autorités réputées infaillibles disaient des choses apparemment contradictoires constituait le point de départ de l'inquiry théologique.
Dans les Quaestiones Disputatae
Dans les débats universitaires formalisés des universités médiévales, l'argument d'autorité servait à étayer les positions ou à les réfuter. Invoquer un passage de l'Écriture Sainte ou une parole d'une Père revêtue d'une grande clarté constituait un coup puissant dans l'argumentation. Cependant, les meilleurs théologiens ne se contentaient pas d'invoquer l'autorité ; ils cherchaient à en donner une interprétation rationnelle et cohérente.
En Philosophie Naturelle
Dans les questions relevant de la philosophie naturelle, l'argument d'autorité jouait aussi un rôle, mais de manière moins absolue qu'en théologie. On pouvait invoquer l'autorité d'Aristote sur des questions de physique ou de métaphysique, mais on pouvait aussi, en cas de contradiction manifeste avec l'expérience ou la raison, proposer une correction ou une reinterprétation.
Limitations et Critiques de l'Argument d'Autorité
Faiblesse Rationnelle
Dès le Moyen Âge même, les penseurs reconnaissaient que l'argument d'autorité, bien que valide pour produire une adhésion persuasive, ne constituait pas une démonstration au sens strict. Thomas d'Aquin, tout en reconnaissant l'importance des autorités, soulignait qu'il convenait de chercher la raison (ratio) derrière l'autorité.
Le Problème de l'Interprétation
Un problème majeur surgit lorsque deux autorités semblent dire des choses contraires. Comment trancher? Faut-il préférer une autorité à une autre? Doit-on chercher une interprétation réconciliatrice? Cette question a occupé les théologiens médiévaux pendant des siècles.
Dépendance Envers l'Auctoritas Textuelle
L'argument d'autorité dépend de la transmission fidèle des textes. Si les manuscrits sont corrompus ou mal transmis, l'argument s'en trouve affaibli. C'est pourquoi la correction des textes anciens (collatio codicum) était une tâche importante de l'érudition médiévale.
Le Danger de l'Abus
L'argument d'autorité pouvait aussi être abusé, notamment lorsqu'on l'invoquait pour clore prématurément la discussion ou pour justifier des positions mal fondées. Un bon maître devait apprendre à ses étudiants à user judicieusement de cet argument, sans se dessaisir de la raison.
Exemple Illustratif : La Quaestio Disputata
Une structure typique de question disputée illustre bien l'usage scolastique de l'argument d'autorité :
Question : Dieu est-il immobile ou peut-on dire qu'il se meut ?
Arguments pour la mobilité :
- L'Écriture Sainte dit que "l'Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux" (Genèse 1,2).
- Saint Grégoire de Nysse affirme que Dieu est actif et dynamique.
Arguments contre la mobilité :
- L'Écriture Sainte dit que Dieu est "immuable" (Malachie 3,6).
- Saint Augustin soutient que Dieu est "éternel et immuable".
- Aristote démontre que le premier moteur doit être immobile.
La Réconciliation par la Raison : On établit que la mobilité mentionnée dans l'Écriture doit être entendue au sens figuré (tropologiquement), désignant l'énergie divine ou sa condescendance envers les créatures. Dieu en lui-même demeure éternel et immuable dans son essence, bien que son action se manifeste dynamiquement dans la création.
Évolution de la Position Envers l'Argument d'Autorité
Au cours du Moyen Âge et à la transition vers les temps modernes, l'importance relative de l'argument d'autorité a commencé à s'amenuiser, bien qu'elle n'ait jamais disparu. Les humanistes de la Renaissance, puis les penseurs modernes, ont progressivement privilégié la raison et l'expérience par rapport à l'argument d'autorité.
Cependant, dans le contexte théologique et ecclésiastique, l'argument d'autorité basé sur l'Écriture Sainte et la Tradition conservait (et conserve toujours) toute sa force. La foi elle-même repose sur l'acceptation de l'autorité de la Révélation divine.
Conclusion
L'argument d'autorité occupe une place distinctive dans la dialectique et la théologie scolastiques. Bien qu'il ne constitue pas une démonstration rationnelle au sens strict, il n'en demeure pas moins un moyen de probation valide et puissant, à condition que l'autorité invoquée soit réellement digne de créance. L'Écriture Sainte, les Pères de l'Église et les grands docteurs constituaient les piliers de cette argumentation.
La richesse de la méthode scolastique réside précisément dans son intégration équilibrée de l'autorité et de la raison. L'autorité fournit le point de départ et l'assise, tandis que la raison travaille à en déplier le sens et à en montrer la cohérence. C'est en combinant ces deux sources que la théologie et la philosophie scolastiques se sont élevées à des heights considérables de compréhension et de sagesse.