La nature de l'oraison
Définition et essence
L'oraison n'est pas une prière vocale, récitation de formules apprises. C'est une prière mentale, un entretien intime avec Dieu, un cœur à cœur avec le Bien-Aimé. Sainte Thérèse d'Avila la définit ainsi : "L'oraison mentale n'est, à mon avis, qu'un commerce intime d'amitié où l'on s'entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé". Cette définition résume parfaitement ce que doit être l'oraison. Elle se distingue fondamentalement de la prière vocale, qui s'adresse à Dieu par les paroles prononcées à haute voix ou en silence, mais reste davantage liée à la récitation et à la liturgie officielle.
L'oraison constitue le chemin fondamental de l'union à Dieu, celui que tous les saints ont pratiqué. C'est par l'oraison que l'âme progressivement se transforme, s'unifie à Dieu, et participe à sa vie divine. Contrairement aux prières formulées qui peuvent être pratiquées par rote, l'oraison requiert l'engagement de toute la personne : esprit, cœur et volonté.
Les facultés de l'âme engagées dans l'oraison
La mémoire dans l'oraison
L'oraison suppose trois facultés de l'âme : la mémoire, l'intelligence et la volonté, dans une harmonie divine. La mémoire rappelle une vérité de foi, un mystère du Christ ou une vertu. Elle situe l'orant devant la réalité surnaturelle qui dépasse les préoccupations terrestres. Sans la mémoire, l'oraison s'égarerait dans l'abstraction ou la pure contemplation sans fondement réel.
L'intelligence dans la méditation
L'intelligence médite et réfléchit sur la vérité rappelée par la mémoire, en tire des lumières nouvelles. C'est elle qui déplie progressivement les richesses du mystère, qui établit les connexions entre les différentes vérités de la foi, qui raisonne et discourt. C'est le travail appelé "discursif" : l'esprit se meut de considération en considération, comme une abeille qui butine de fleur en fleur.
La volonté et l'amour
La volonté s'enflamme d'amour à mesure que l'intelligence découvre la beauté et la bonté divines. Elle prend des résolutions concrètes, elle se donne à Dieu, elle consent à la volonté divine. Ces trois opérations s'entrecroisent librement durant l'oraison, sans méthode rigide qui étoufferait l'action du Saint-Esprit.
Le primat de la volonté dans l'oraison
L'essentiel de l'oraison réside dans la volonté, non dans l'intelligence. On peut méditer brillamment sur Dieu sans progresser d'un pas dans la sainteté si la volonté reste inactive. À l'inverse, une oraison pauvre en pensées mais riche en actes d'amour et de résolutions généreuses est excellente. "Il ne faut pas beaucoup penser, mais beaucoup aimer", disait sainte Thérèse. La vraie oraison enflamme le cœur, non seulement l'esprit.
Cette distinction capitale a marqué toute la tradition spirituelle catholique. Les orants qui cherchent à avoir de "belles pensées" risquent de se complaire dans l'exercice intellectuel, tandis que l'âme qui cherche à aimer Dieu et à lui plaire progressera sûrement. C'est pourquoi même une oraison "sèche" où les pensées brillantes font défaut, mais où la volonté adhère avec force à Dieu, peut être hautement fructueuse.
Oraison méditative et oraison contemplative
L'oraison méditative : le chemin du débutant
On distingue ordinairement deux formes d'oraison fondamentales : la méditation et la contemplation. La méditation est l'oraison du débutant, bien que les âmes avancées y retournent souvent. Elle suppose un travail actif de l'intelligence qui réfléchit sur une vérité de foi : un mystère de la vie du Christ, un dogme, une vertu. Cette réflexion nourrit la volonté qui produit des actes d'amour, de contrition, de désir, de résolution.
Dans la méditation, l'âme chemine progressivement. Elle ne saute pas aux conclusions ; elle avance lentement, pénétrant chaque vérité, considérant ses implications spirituelles. C'est une véritable "rumination" spirituelle, semblable au travail du ruminant qui remâche sa nourriture pour l'assimiler complètement. L'intelligence discourt, raisonne, établit les rapports entre les vérités de foi et la vie quotidienne de l'orant.
Les étapes de la méditation
La méditation se déploie naturellement en trois étapes : premièrement, la préparation de l'intelligence (rapel du mystère ou de la vérité), puis la méditation proprement dite (réflexion, raisonnement, découvertes progressives), enfin l'affection (réaction du cœur et de la volonté aux vérités découvertes). Ces trois phases peuvent s'entrelacer naturellement dans une même oraison, sans rigidité mécanique.
Le fruit de la méditation
Le fruit spécifique de la méditation est double : elle nourrit l'intelligence de vérités divines toujours plus profondes, et elle produit des résolutions pratiques. C'est pourquoi les débutants qui ont peut-être peu d'expérience spirituelle trouvent dans la méditation un excellent moyen de progresser : l'intelligence les guide, tandis que la volonté s'y entraîne à l'amour de Dieu et au renoncement des passions.
L'oraison contemplative : le don des âmes avancées
Caractéristiques de la contemplation
La contemplation est l'oraison des âmes avancées qui ont grandi spirituellement. L'intelligence se repose dans une vue simple de Dieu, sans raisonnement laborieux. Contrairement à la méditation où l'esprit travaille activement, dans la contemplation, l'esprit se "simplifie". Il n'y a plus d'allées et venues entre différentes considérations : il y a un regard unique, un point de repos en Dieu.
La volonté s'unit à Dieu dans un amour paisible, sans multiplier les actes discursifs. C'est un regard amoureux posé sur Dieu, un silence contemplatif où l'âme se laisse envahir par la présence divine. Saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila ont magnifiquement décrit ces états contemplatifs. Pour saint Jean de la Croix, la contemplation est une "science infuse" où Dieu communique directement à l'âme sa connaissance et son amour, sans le détour du raisonnement.
Les degrés de contemplation
La tradition mystique reconnaît plusieurs degrés de contemplation. Il y a d'abord la simple contemplation, où l'âme jouit d'une présence consciente de Dieu mais conserve une certaine activité. Puis il y a des états de contemplation plus passive, où l'âme est littéralement "ravie" et absorbe en Dieu, au point de perdre conscience du monde extérieur. Ces états très avancés restent rares et ne sont nullement nécessaires à la sainteté.
La passivité divine dans la contemplation
Élément crucial : dans la contemplation, c'est Dieu qui agit principalement, non l'âme. L'âme "subit" l'action divine plutôt qu'elle ne produit des actes. C'est pourquoi on dit que la contemplation est une "oraison infuse" : Dieu infuse directement ses dons, sans que l'âme ait besoin de les acquérir par son travail propre. Cette passivité exige une détachement parfait des consolations sensibles, car Dieu peut retirer ces grâces à tout moment.
La transition : du méditatif au contemplatif
Mais attention : on ne passe pas de la méditation à la contemplation par volonté propre. C'est une grâce que Dieu donne quand il veut, à qui il veut, selon ses plans de sanctification. Forcer prématurément cette transition conduit à l'illusion et au quiétisme, cette hérésie qui prétendait que l'âme parfaite doit rester passive et ne plus faire d'actes.
La Sainte Église a condamné le quiétisme au 17e siècle, notamment dans les écrits de Molinos et de Fénelon. Même dans les états contemplatifs authentiques, l'âme conserve la responsabilité morale de consentir à l'action divine et de pratiquer les vertus. Dieu ne supprime jamais la liberté ni la responsabilité humaine, même dans les communications mystiques les plus hautes.
Conseil pratique pour les débutants
La plupart des âmes, même saintes, restent dans l'oraison méditative toute leur vie. C'est très suffisant pour atteindre une haute sainteté. L'important n'est pas la forme d'oraison, mais la fidélité et la générosité. Les saints qui n'ont jamais eu accès à la contemplation ont néanmoins atteint les plus hauts degrés de sainteté par une méditation fidèle et une charité brûlante. Donc les débutants ne doivent jamais se décourager si la grâce contemplative ne vient pas ; il leur suffit de persévérer dans la méditation avec amour.
Les qualités de la bonne oraison
L'humilité : fondement de l'oraison
Une bonne oraison doit être humble. L'orant reconnaît son néant devant Dieu, son indignité, sa pauvreté spirituelle. Il ne se glorifie pas de prier, ne se croit pas supérieur à ceux qui prient moins. L'humilité est le fondement de toute vraie prière. Le pharisien qui se vantait devant Dieu fut condamné, tandis que le publicain humble fut justifié (Luc 18, 9-14). C'est le récit évangélique le plus clair sur ce sujet : deux hommes prient au temple, l'un plein de suffisance, l'autre plein de contrition, et c'est le second seul qui est justifié devant Dieu.
L'humilité n'est pas une sorte d'apitoiement sur soi-même ou une autodépréciation malsaine. C'est plutôt la vérité : l'orant reconnaît réellement que tout bien en lui vient de Dieu, et que sans Dieu il ne peut rien. C'est pourquoi les âmes vraiment humbles sont souvent les plus audacieuses dans leurs demandes : elles ne comptent pas sur leurs mérites, mais sur la bonté infinie de Dieu.
L'humilité combat l'orgueil spirituel
Beaucoup de débutants dans l'oraison tombent dans le piège de l'orgueil spirituel. Ils croient progresser rapidement, avoir des consolations divines exceptionnelles, être "avancés" dans la vie de prière. Cet orgueil dissimulé éloigne l'âme de la présence réelle de Dieu. L'âme véritablement humble demeure convaincue de sa faiblesse et de son indignité, même dans les états les plus élevés de prière. Saint Jean de la Croix remarquait que les âmes les plus parfaites restaient convaincues de leur imperfection.
La confiance : l'audace filiale
Elle doit être confiante. Malgré son indignité, l'orant espère tout de la miséricorde divine. Il croit fermement que Dieu exaucera sa prière, non par ses mérites, mais par les mérites infinis du Christ. Cette confiance filiale touche le Cœur de Dieu et obtient tout. "Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez" (Matthieu 21, 22). Jésus promet la certitude de l'exaucement pour celui qui prie avec foi.
La confiance basée sur le Christ
La confiance véritable ne repose pas sur nos sentiments ou nos consolations sensibles. Elle s'appuie sur la promesse inviolable du Christ, sur la puissance infinie de Dieu, et sur le sacrifice rédempteur du Sauveur. Aucune demande faite au nom du Christ n'est rejetée, quand elle se conforme à la volonté divine. Parfois l'exaucement est différent de ce qu'on attendait, mais Dieu donne toujours ce qui est vraiment utile pour notre salut.
La confiance face aux délais divins
C'est pourquoi l'orant ne doit jamais douter ni murmurer si Dieu semble tarder à répondre. Les délais divins ne sont pas des refus ; ce sont des tests de foi destinés à purifier notre confiance. Une prière qui exige une réponse immédiate n'est pas une prière de foi, mais une tentative de commander à Dieu. La vraie foi accepte les délais et même les silences apparents de Dieu, confiante que tout s'arrangera selon sa sagesse.
La persévérance : la vertu des guerriers spirituels
Elle doit être persévérante. Ne pas se décourager si Dieu tarde à exaucer. Continuer à prier jour après jour, année après année s'il le faut. La veuve importune de l'Évangile obtint justice par sa persévérance (Luc 18, 1-8). Dieu veut nous exercer ainsi à la patience et à la confiance. Les grandes grâces s'obtiennent par une prière longue et persévérante.
Le combat spirituel par la prière
La persévérance est une forme de combat spirituel. Le démon s'efforce de décourager l'orant, de lui suggérer que ses prières sont inutiles, que Dieu ne l'écoute pas. C'est un mensonge. Dieu écoute chaque prière sincère. La persévérance est la réponse à ce combat : continuer malgré les tentations de désespérance, continuer même quand aucun résultat visible n'apparaît.
Les exemples bibliques de persévérance
La Bible regorge d'exemples de prière persévérante exaucée. Abraham attendit longtemps avant d'avoir un fils (Genèse 18-21). David persévéra dans le psaume 51 après son grave péché. Anne persévéra en prière pour avoir un enfant et enfanta Samuel (1 Samuel 1). Tous ces exemples montrent que Dieu récompense la persévérance, car elle témoigne d'une foi profonde.
Le caractère pratique : des résolutions concrètes
Elle doit être pratique, aboutissant à des résolutions concrètes. Une oraison purement spéculative qui n'engage pas la volonté est stérile. À la fin de chaque oraison, il faut prendre une ou deux résolutions précises pour la journée : pratiquer telle vertu, éviter tel défaut, accomplir tel devoir de charité. Ces résolutions, fidèlement exécutées, transforment progressivement la vie.
La transformation par les résolutions
C'est par cette incarnation pratique des vérités méditées que l'oraison produit son fruit. Une oraison sans résolutions est comme une semence qui tombe sur du roc : elle produit une joie momentanée mais pas de transformation réelle. Les résolutions, au contraire, sont les racines par lesquelles l'oraison se plante dans le sol de la vie quotidienne et y produit des fruits durables.
Choisir les résolutions avec sagesse
Les résolutions ne doivent pas être trop ambitieuses ni trop nombreuses. Mieux vaut une seule résolution exécutée avec fidélité que dix résolutions abandonnées après deux jours. Par exemple : "Je pratiquerai le silence pendant une heure cet après-midi" est mieux qu'une résolution vague comme "Je serai plus charitable cette semaine". La précision en matière de résolutions assure leur exécution.
Le sujet de l'oraison
Les mystères du Christ : le sujet royal
Sur quoi méditer? Les sujets ne manquent pas. Les mystères de la vie du Christ offrent une matière inépuisable : Incarnation, Nativité, vie cachée à Nazareth, vie publique, Passion, Résurrection, Ascension. Méditer ces mystères nous unit au Christ et nous transforme à son image. C'est le chemin royal de la sainteté, suivi par tous les saints.
La raison en est théologique : l'Incarnation est le cœur de la foi chrétienne. Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne divin, selon la belle formule de saint Athanase. En méditant les mystères du Christ, nous ne nous contentons pas de recevoir un enseignement abstrait ; nous contemplons Dieu lui-même dans la chair humaine, nous voyons comment il aime, souffre, pardonne et se donne pour nous. C'est une école incomparable de sainteté.
Le cycle liturgique des mystères
L'Église a organisé ces mystères selon le cycle liturgique : les mystères joyeux (Incarnation, Visitation, Nativité, Présentation, enfance) pendant l'Avent et Noël ; les mystères douloureux (Passion et Mort du Christ) durant le Carême ; les mystères glorieux (Résurrection, Ascension, Pentecôte, etc.) aux temps pascaux. Cette organisation guide naturellement le chrétien dans une contemplation systématique de toute la vie du Sauveur.
La méditation de la Passion
Parmi ces mystères, la Passion occupe une place centrale. Saint Paul écrivait qu'il ne voulait connaître que Jésus-Christ et lui crucifié. La méditation de la Passion purifie l'âme des attachements mondains, elle produit la contrition pour nos péchés (qui ont causé cette Passion), elle enflamine de reconnaissance envers Celui qui nous a aimés jusqu'à mourir pour nous. C'est pourquoi les saints revenaient constamment à la méditation de la Croix.
Les grands dogmes de la foi
Les grands dogmes de la foi fournissent aussi d'excellents sujets : la Sainte Trinité, la Rédemption, l'Eucharistie, la grâce, les fins dernières. Ces vérités sublimes nourrissent l'intelligence et enflamment le cœur. Saint Thomas d'Aquin passait des heures à méditer sur la Trinité et les attributs divins. Il disait qu'une simple méditation sur les perfections divines était plus utile que la lecture de mille livres.
La Sainte Trinité
La Trinité, ce mystère impénétrable, offre une matière de méditation inépuisable. Comment trois personnes sont une seule essence? Comment le Père génère le Fils de toute éternité? Comment l'Esprit procède de l'amour du Père et du Fils? Bien qu'on ne puisse jamais comprendre complètement ce mystère, y penser nous remplit de révérence et nous élève au-dessus de nous-mêmes.
L'Eucharistie
L'Eucharistie, ce "miracle permanent" comme l'appelait quelqu'un, convient admirablement à la méditation. Méditer comment Dieu se donne entièrement à nous dans le pain et le vin consacrés, comment ce sacrement perpétue le sacrifice du Calvaire, comment il nous unit à Jésus et les uns aux autres dans un seul corps. Une âme qui médite régulièrement sur l'Eucharistie devient naturellement plus eucharistique dans sa vie.
Les fins dernières
Les fins dernières (mort, jugement, enfer, paradis) sont des sujets puissants qui reorientent l'âme vers l'éternel. Méditer sa mort inévitable, le jugement divin inexorable, les réalités du paradis et de l'enfer, produit dans l'âme une salutaire détachement du monde. Saint Ignace de Loyola recommandait particulièrement cette méditation pour les débutants.
Les vertus et les vices
Les vertus à pratiquer et les vices à combattre sont des sujets très utiles, surtout pour les débutants. Méditer sur l'humilité, la charité, la pureté, la patience, en examinant ses manquements et en prenant des résolutions, produit des progrès concrets. Saint Ignace de Loyola recommandait cette méthode dans ses Exercices Spirituels.
Exemple de méditation sur une vertu
Par exemple, méditer sur l'humilité : d'abord, se rappeler Jésus lavant les pieds de ses disciples (mémoire) ; puis, considérer comment l'orgueil l'a éloigné de cette vertu, comment Jésus l'a pratiquée parfaitement, comment elle ouvre le cœur aux grâces divines (intelligence) ; enfin, se sentir enflammer du désir de l'imiter, prendre la résolution précise de pratiquer l'humilité en tel acte spécifique (volonté). C'est une oraison efficace.
La Lectio Divina : méditer avec un guide
Pour varier et enrichir l'oraison, on peut utiliser un livre : l'Évangile, l'Imitation de Jésus-Christ, un ouvrage de spiritualité. Lire lentement quelques lignes, s'arrêter pour méditer, reprendre la lecture quand les pensées tarissent. Cette lectio divina, pratique monastique millénaire, convient aussi aux laïcs et aux prêtres séculiers.
Les quatre étapes de la lectio divina
Traditionnellement, la lectio divina comprend quatre étapes : lectio (lire lentement pour comprendre le texte), meditatio (réfléchir sur ce qu'on a lu et en tirer du sens spirituel), oratio (répondre à Dieu par la prière), contemplatio (simplement demeurer en présence de Dieu sans paroles). Ces quatre étapes peuvent se dérouler dans une seule séance d'oraison ou sur plusieurs jours.
Avantages et limites de la lectio divina
Ceux qui ont du mal à méditer seul trouvent dans la lectio divina un guide précieux. Le texte sacrée conduit progressivement l'esprit vers les vérités essentielles. Cependant, tous ne conviennent pas à cette méthode. Certaines âmes ont besoin de plus de liberté et moins de structure. Les deux approches sont valides, pourvu que l'oraison produise de vrais fruits : connaissance de Dieu, amour de Dieu et transformation morale.
La préparation et la méthode
La préparation : conditions préalables de l'oraison
La préparation lointaine : une vie sainte
La préparation lointaine consiste à vivre saintement toute la journée. Une vie dissipée et mondaine rend l'oraison quasi impossible. Le Christ ne peut pas habiter une âme qui se complaît dans les passions et les attachements terrestres. C'est pourquoi l'oraison doit être enracinée dans une vie moralement sérieuse : respect des commandements de Dieu, pratique de la vertu, fuite du péché mortel, et autant que possible du péché véniel.
Cela ne signifie pas qu'on doit être parfait pour prier. Bien au contraire : l'oraison est un moyen de progresser vers la perfection. Mais il y a une certaine disposabilité requise. Une âme qui vit délibérément dans le péché ne peut espérer trouver l'intimité avec Dieu qu'elle cherche. Dieu ne fermera jamais sa porte au pécheur qui veut s'amender, mais il ne communiquera pas ses secrets à celui qui ne désire pas sincèrement le bien.
La préparation prochaine : la veille
La préparation prochaine, la veille au soir, choisit le sujet du lendemain et lit quelques lignes à ce propos. Cette préparation facilite grandement l'oraison elle-même. Au lieu de commencer l'oraison en cherchant sur quoi méditer, l'esprit trouve le sujet préparé, et peut immédiatement s'y engager. C'est une marque de respect envers Dieu : on ne lui présente pas un esprit désorganisé et paresseux.
Le début de l'oraison : se mettre en présence de Dieu
L'acte de présence
Au début de l'oraison, se mettre en présence de Dieu par un acte de foi : "Mon Dieu, vous êtes ici, vous me voyez, vous m'aimez". Cette affirmation simple mais profonde situe l'oraison dans sa juste perspective : ce n'est pas nous qui allons chercher Dieu, c'est nous qui reconnaissons qu'il est déjà présent. Dieu n'est jamais absent, mais souvent nous sommes distraits ou inattentifs à sa présence.
L'invocation du Saint-Esprit et de la Sainte Vierge
Demander la grâce de bien prier par une invocation au Saint-Esprit et à la Sainte Vierge. C'est une pratique ancienne basée sur la théologie paulienne : l'Esprit Saint prie en nous et nous enseigne à prier selon la volonté de Dieu (Romains 8, 26-27). La Vierge Marie, mère du Christ, est la maîtresse de la prière chrétienne ; elle intercède constamment pour les âmes. Ces préliminaires disposent l'âme au recueillement et à la grâce.
Le corps de l'oraison : la méthode ignatienne
La structure classique de saint Ignace
Le corps de l'oraison comprend trois points selon la méthode ignatienne, exposée dans les Exercices Spirituels :
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Rappel du mystère ou de la vérité à méditer : On présente simplement à son esprit le sujet. Par exemple, on peut imaginer la scène de la Nativité, ou considérer l'idée du Jugement dernier, ou se rappeler les paroles du Christ. L'imagination et la mémoire commencent leur travail.
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Réflexions et considérations : Ici, l'intelligence travaille activement. On considère les implications du mystère, on les raisonne, on les applique à sa propre vie. Par exemple, méditer sur la Nativité, on peut considérer la pauvreté volontaire du Christ, la simplicité, le renoncement à la gloire humaine. Comment cela me parle-t-il ? Comment cela corrige-t-il mes attachements ?
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Affections et résolutions : Enfin, la volonté s'enflamme. On produit des actes d'amour, de contrition, de reconnaissance, de désir. On prend des résolutions concrètes. La méditation intellectuelle se transforme en actes du cœur.
Flexibilité de la méthode
Cette méthode classique convient aux débutants qui ont besoin de structure. Cependant, les âmes avancées peuvent la simplifier. Si une seule considération produit déjà un grand amour de Dieu, pourquoi insister sur les trois points ? Si l'affection surgit naturellement sans avoir besoin de réfléchir longuement, c'est que le Saint-Esprit agit directement. L'important est de servir l'amour, non de servir la méthode.
La conclusion : consolidation des fruits
L'action de grâces et la demande de pardon
La conclusion remercie Dieu pour les grâces reçues, car c'est lui qui a permis cette oraison. Même si l'oraison a été difficile ou sèche, il y a toujours quelque chose pour laquelle rendre grâces : l'existence même de la possibilité de prier est une grâce. On demande aussi pardon des distractions involontaires et des manquements commis pendant la prière. Enfin, on demande la grâce de la fidélité à exécuter les résolutions.
La formule de fermeture
On termine en récitant une prière traditionnelle : un Notre Père et un Ave Maria, ou une autre prière. Cela marque la fin de l'oraison et ramène progressivement l'âme à ses activités quotidiennes.
Enregistrement des résolutions
Puis on note brièvement les résolutions prises pour ne pas les oublier durant la journée. Un simple mot, une phrase courte suffit. Le but est que les résolutions ne s'évanouissent pas avec la fin de l'oraison, mais demeurent vivantes dans la mémoire pour guider le reste de la journée. Beaucoup de saints écrivaient leurs résolutions dans un petit cahier pour les relire au cours de la journée.
Les obstacles et comment les surmonter
Les distractions : l'obstacle le plus commun
Les distractions sont l'obstacle le plus commun dans l'oraison. L'imagination vagabonde, les soucis envahissent l'esprit, l'attention se disperse. L'orant commence à méditer sur la Passion du Christ, et brusquement son esprit se trouve en train de penser à ses problèmes financiers, ou à une conversation inconvenante, ou à mille petites choses. Que faire?
La théologie des distractions involontaires
D'abord, ne pas s'en troubler exagérément. Les distractions involontaires ne sont pas des péchés et ne gâtent pas l'oraison pourvu qu'on les combatte dès qu'on s'en aperçoit. C'est une distinction importante : la distraction involontaire (celle qu'on ne remarque qu'après coup, ou celle qui surgit malgré notre effort) ne prive pas l'oraison de sa valeur. En revanche, accepter volontairement une distraction, s'y complaire, c'est pécher contre la prière elle-même.
Les remèdes contre les distractions
Ramener doucement l'attention à Dieu, sans violence ni énervement. Se torturer psychologiquement, se condamner sévèrement, produit le contraire du résultat désiré : cela crée une tension qui repousse l'âme du recueillement. Comme on ramènerait doucement un enfant égaré dans la foule, on ramène doucement l'esprit vers Dieu.
Certains trouvent utile de changer légèrement de position, de fixer les yeux sur un crucifix, de respirer profondément, ou de répéter mentalement quelques paroles de prière. Ces petits gestes concrets aident à recentrer l'attention. Mais attention : chercher trop de "techniques" pour l'oraison peut devenir une distraction en soi.
L'acceptation des distractions
Il y a aussi une sagesse à accepter une certaine proportion de distractions comme inévitable. L'âme humaine, liée à un corps matériel, à des préoccupations terrestres, ne peut aspirer à une attention parfaitement concentrée. Les saints eux-mêmes subissaient des distractions. Ce qui compte, c'est la volonté ferme de prier malgré elles.
La sécheresse spirituelle : une épreuve transformante
Définition et expérience de la sécheresse
La sécheresse spirituelle éprouve cruellement l'orant. Aucun goût dans la prière, aucune lumière, aucune consolation. On se sent comme une pierre devant Dieu. Les pensées semblent tourner à vide, sans produire aucune affection envers Dieu. L'expérience peut être profondément douloureuse, car on prie mais on ne "sent" rien.
La théologie de la sécheresse : un signe de progrès
Cette épreuve, loin d'être un mal, est souvent un signe de progrès. Dieu retire les consolations sensibles pour nous détacher des sentiments et nous attacher à lui seul par la foi nue. Au début de la vie spirituelle, Dieu donne souvent des consolations, des joies sensibles, pour attirer l'âme. Mais graduellement, il retire ces appâts. Pourquoi? Pour que nous apprenions à aimer Dieu pour lui-même, non pour les sentiments qu'il nous procure.
C'est la grande leçon que saint Jean de la Croix appelle "la nuit de l'âme" ou "la nuit des sens". Dans cette nuit, l'âme ne perçoit rien, ne comprend rien, ne sent rien. Elle ne peut que continuer à adhérer à Dieu par la volonté nue, par une foi sans appui sensible. C'est le martyre spirituel du croyant sans consolations.
Comment traverser la sécheresse
Continuer courageusement malgré l'aridité, c'est faire une excellente oraison. Le pire serait d'abandonner la prière pendant l'épreuve. C'est au contraire le moment où elle devient plus précieuse, car elle devient un pur acte de foi. Persévérer dans la sécheresse, c'est affirmer à Dieu : "Je vous aime, non parce que vous me rendez heureux, mais parce que vous êtes Dieu."
Pratiquement, pendant les périodes de sécheresse, il peut être utile de raccourcir légèrement l'oraison si elle devient insupportablement aride, mais en augmentant l'oraison à d'autres moments. Il est aussi bon de varier le sujet de méditation ou la méthode, pour voir si cela aide. Parfois, l'utilisation d'un livre ou de la lectio divina peut rendre plus supportable la sécheresse.
Le sommeil : combattre ou accepter?
Les causes du sommeil durant l'oraison
Le sommeil peut envahir durant l'oraison, surtout si l'on est très fatigué, ou si l'on prie dans une position allongée, ou dans un environnement confortable. C'est un obstacle frustrant, car on vient prier et on finit par dormir. Cependant, il ne faut pas le considérer comme un grave manquement.
Les remèdes
Résister en changeant de position, en se levant, en marchant un peu pendant l'oraison. Prier en position agenouillée ou debout plutôt qu'assis facilite la vigilance. Prier dans un endroit légèrement frais, voire dur et inconfortable, aide. Certains saints se jetaient même un peu d'eau froide au visage quand le sommeil menaçait.
Accepter les limites du corps
Si le sommeil persiste malgré ces efforts, c'est peut-être que le corps a vraiment besoin de repos. Mieux vaut alors abréger l'oraison et se reposer, quitte à prolonger l'oraison le lendemain. Dieu ne méprise pas les limites du corps qu'il a créé. C'est un acte de sagesse et de vertu d'humilité que de reconnaître ses capacités réelles et de ne pas vouloir faire l'ange.
Le découragement : passer par la foi
Le découragement face au manque de progrès apparent
Le découragement guette celui qui ne voit pas de progrès. Des mois, des années d'oraison, et on se sent toujours aussi imparfait. Les mêmes défauts persistent. On prie pour la charité et on se surprend à être impatient. On prie pour l'humilité et on reste orgueilleux. L'illusion survient : "Ma prière n'a aucun effet. C'est inutile de continuer."
Ce que dit le démon
C'est ici que le démon parle. Son mensonge consiste à nous persuader que l'oraison ne produit aucun fruit. En réalité, l'oraison fidèle transforme imperceptiblement l'âme. Le progrès est réel mais caché, comme la croissance d'un arbre qu'on ne perçoit pas jour après jour. Quand on vit longtemps près d'une personne, on ne remarque pas chaque jour son vieillissement ; c'est quand on le revoit après des années qu'on constate les changements.
Exemple de transformation graduelleParsemer son oraison pendant un an de résolutions d'impatience à combattre, c'est déjà, imperceptiblement, rendre l'âme plus patiente. Le changement ne survient pas soudainement, mais graduellement, presque insensiblement. C'est pourquoi il faut persévérer avec confiance : le temps de la moisson viendra. Les fruits de l'oraison se manifestent souvent après des années de fidélité.
Persévérance dans la foi
La persévérance dans le découragement est un acte de foi en la parole du Christ : "Qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé" (Matthieu 24, 13). C'est un acte de confiance en la parole de saint Paul : "Je suis persuadé que celui qui a commencé en vous cette bonne œuvre la perfectionnera jusqu'au jour de Jésus-Christ" (Philippiens 1, 6). Dieu n'abandonne jamais celui qui persévère fidèlement dans la prière.
Conclusion pratique
Les principes fondamentaux de l'oraison fructueuse
Que notre oraison soit donc un vrai cœur à cœur avec Dieu, simple, humble, confiant, persévérant, pratique. Ne cherchons pas les consolations sensibles, mais la conformité à la volonté divine. Ne nous décourageons pas devant les distractions et la sécheresse, mais continuons fidèlement. Terminons toujours par des résolutions concrètes que nous exécuterons durant la journée.
Ces principes s'entrecroisent et se renforcent mutuellement. La simplicité protège contre l'intellectualisme stérile. L'humilité nous garde de l'orgueil spirituel. La confiance nous fortifie contre le doute et le désespérance. La persévérance nous garde dans la course vers la sainteté. Et le caractère pratique inscrit tout cela dans la vie quotidienne réelle.
L'oraison comme moyen de sainteté
Avec une telle oraison, même imparfaite mais fidèle, nous progresserons sûrement vers la sainteté. Car "quiconque persévérera jusqu'à la fin sera sauvé" (Matthieu 24, 13). L'oraison quotidienne est le moyen sûr et éprouvé de persévérance finale et de haute sainteté. Tous les saints sans exception ont pratiqué l'oraison quotidienne.
Certains ont pratiqué l'oraison pendant une demi-heure par jour, d'autres pendant une ou deux heures. Les débutants feront bien de commencer modestement (15 à 20 minutes) et d'augmenter graduellement. Mieux vaut une demi-heure d'oraison sérieuse et fidèle chaque jour, que des tentatives sporadiques et irrégulières.
La régularité et la fidélité
La clé de tout est la régularité et la fidélité. Une oraison quotidienne même courte, persévérée pendant des années, produit des résultats extraordinaires. L'âme se transforme graduellement, devient plus douce, plus aimante, plus patiente, plus détachée des passions. Les vices qui semblaient insurmontables graduellement cèdent. Les vertus opposées s'enracinent lentement mais sûrement.
C'est pour cette raison que les maîtres spirituels insistent sur la régularité. C'est comme l'eau qui tombe goutte par goutte sur une pierre : chaque goutte individuellement semble insignifiante, mais avec le temps, la pierre s'use. De même, chaque oraison quotidienne semble insignifiante dans l'instant, mais avec les années, la pierre dure du cœur humain s'use et laisse la place à un cœur de chair aimant Dieu.
L'appel du Christ à l'oraison
Le Christ lui-même nous invite à cette oraison persévérante. Il nous ordonne de prier "sans cesse" (1 Thessaloniciens 5, 17). Il nous enseigne par sa propre vie : lui qui est le Fils de Dieu incarné passait des nuits entières en prière. Combien plus nous, créatures faibles et pécheresses, avons-nous besoin de cette intimité avec Dieu !
L'oraison ne sert pas à nous faire devenir des anges mystiques détachés de la terre. Elle sert à nous faire progressivement conformes à la volonté de Dieu, à nous faire incarner dans notre vie quotidienne l'amour que nous professons. L'oraison est le moyen de devenir de meilleurs époux ou épouses, de meilleurs parents, de meilleurs amis, de meilleurs citoyens, tous animés par l'amour de Dieu qui déborde sur l'amour du prochain.
Dernier encouragement
N'hésitons donc pas à nous engager résolument dans l'oraison mentale. Commençons modestement si nous sommes débutants. Accueillons les sécheresses et les obstacles comme des occasions de purification. Persévérons fidèlement, jour après jour, année après année. "La patience est le fruit de l'oraison fidèle", disait un père spirituel. Et la patience elle-même est le chemin vers la sainteté.
Dieu ne demande pas l'impossible. Il demande simplement notre fidélité, notre sincérité, notre effort honnête. Le reste, c'est à lui de le faire. "Sans moi, vous ne pouvez rien faire," dit le Christ. Mais avec lui, par l'oraison fidèle, nous pouvons accomplir tout ce qui nous semble impossible. La sainteté devient non plus un rêve lointain et inaccessible, mais une réalité progressive et tangible dans notre vie.