L'abstinence perpétuelle de la viande constitue l'une des disciplines majeures des ordres monastiques traditionnels, incarnant le renoncement volontaire au service de la mortification et de l'union avec le Christ souffrant. Cette pratique, loin d'être simple privation nutritionnelle, revêt une profondeur théologique et spirituelle qui ordonne l'âme vers le Ciel.
La vertu de tempérance et le renoncement au plaisir
L'abstinence perpétuelle de la viande s'enracine dans la vertu cardinale de tempérance, celle qui réfrène les appétits du corps et les soumet à la raison éclairée par la foi. Comme l'enseigne saint Thomas d'Aquin, la tempérance n'est pas l'annihilation des passions mais leur ordonnance vers le bien véritable.
Le Christ lui-même établit l'exemple du jeûne et de l'abstinence : quarante jours au désert, privations volontaires. L'Apôtre Paul proclame : "Je mortifie mon corps et le traîne en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même reprouvé" (1 Co 9:27). L'abstinence perpétuelle est fidélité à cet héritage apostolique, participation au sacrifice qu'offrit le Seigneur.
La viande, nourishment du corps, représente particulièrement les satisfactions charnelles. La renoncer perpétuellement, c'est affirmer quotidiennement que le corps n'est pas fin en soi mais serviteur de l'âme, laquelle aspire aux nourritures éternelles. Cette discipline purifiante libère l'esprit des entraves du sensualisme.
Les ordres monastiques des Chartreux
L'ordre des Chartreux, fondé par saint Bruno en 1084, érige l'abstinence de viande en règle inviolable. Les moines de la Grande Chartreuse observent non seulement l'abstinence perpétuelle mais restriction si stricte qu'elle confine à l'austérité extrême. Seul le poisson, symbole du Christ crucifié, reçoit autorisation occasionnelle lors des fêtes majeures.
Cette discipline révèle la spiritualité cartusienne : recherche de solitude, communion ininterrompue avec Dieu, présence au mystère de l'Incarnation rédemptrice. Chaque repas monastique, pris en silence dans les cellules, redevient liturgie de renoncement. La faim, tempérée par la charité, unit le moine aux pauvres et aux affamés du monde.
Saint Bruno écrivit que "la vie chartreux est enseignement du silence". Ce silence enveloppe aussi les tables : point de parole durant le repas frugal. La communauté des Chartreux témoigne que l'homme peut vivre dignement sans satisfactions charnelles, que l'amour divin sustente plus que le pain du monde.
Les Trappistes et la réforme cistercienne
L'ordre des Trappistes (Cisterciens de la Stricte Observance), réformé au XVIIe siècle à l'Abbaye de La Trappe par l'Abbé Armand-Jean de Rancé, pousse plus avant encore le renoncement cistercien. Les Trappistes observent austérité quasi totale : abstinence perpétuelle, silence quasi absolu, travail manuel, jeûne continuous.
Rancé restaura l'idéal originel de Cîteaux : retour à la pureté bénédictine, refus des atténuations progressives. Les Trappistes, par leur silence éloquent et leur mortification visibles, proclament que la richesse de ce siècle n'est que vanité. Chaque privation, loin d'affaiblir, fortifie l'âme dans sa quête de sainteté.
La Règle bénédictine elle-même prescrit modération et absence de richesses superflues. Rancé et les Trappistes la restaurèrent dans son rigueur primitive, réaction prophétique contre le relâchement monastique de leur époque.
Signification spirituelle : participation à la Passion
L'abstinence perpétuelle tire sa signification ultime du mystère rédempteur. Le Christ souffrit crucifié pour nos péchés. Chaque privation volontaire, endurée en union avec Lui, prend valeur d'intercession et de participation à son sacrifice.
Saint Paul écrivit aux Colossiens : "Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous et j'accomplis en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ" (Col 1:24). L'abstinence, mortification douce, réalise cette union aux souffrances rédemptrice du Seigneur.
Par l'abstinence perpétuelle, le moine affirme quotidiennement la hiérarchie des biens : l'âme prime le corps, Dieu prime la création. Cette discipline ascétique purifie l'attachement terrestre, élève l'esprit vers les réalités suprasensibles. Chaque repas devient recueillement mystique, participation au mystère de l'incarnation.
L'abstinence consacre aussi le corps comme temple de l'Esprit saint, préservé de l'asservissement aux appétits. Saint Paul exhorte : "Vous n'êtes pas à vous-mêmes ; vous avez été achetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps" (1 Co 6:19-20). Renoncer à la viande, c'est honorer ce corps racheté par le Sanguin précieux.
Santé et ordre du corps
Contrairement aux préjugés modernes, l'abstinence perpétuelle bien observée ne nuit pas à la santé. La Providence divine, qui connaît les besoins profonds des âmes, pourvoit aux nécessités physiques. Les Chartreux et Trappistes, malgré leurs austérités, jouissent d'une santé souvent remarquable.
L'abstinence régule appétits et passions, renforce la volonté, purifie le tempérament. Elle produit clarté de l'intellect, légèreté de l'esprit, disponibilité à la contemplation. Le corps nourri simplement mais suffisamment se soumet sans rébellion à l'âme qui l'ordonne vers Dieu.
Certains aliments, particulièrement la viande, surexcitent les passions charnelles. Leur absence pacifie les sens, réduit l'indocilité des puissances inférieures. Le tempérant qui jeûne devient plus maître de lui-même, plus capable de vertu. L'ascèse et l'hygiène convergent dans la sagesse monastique.
Obéissance et renoncement de la volonté propre
L'abstinence perpétuelle, loin d'être liberté capricieuse de l'ascète, s'inscrit dans obéissance à la Règle et à l'Abbé représentant le Christ. Cette obéissance est plus difficile que la privation elle-même : accepter une discipline commune, renoncer au jugement personnel sur ce qui convient.
La Règle bénédictine insiste : l'Abbé est vicaire du Christ, ses décisions engagent. Le moine vœu d'obéissance qui accepte l'abstinence commune ne satisfait pas son désir de mortification propre mais se soumet au bien de la communauté. Cette immolation de la volonté propre dépasse la simple privation alimentaire.
L'abstinence collective renforce l'union fraternelle, rappelle que l'ascèse ne relève pas de vanité personnelle mais de charité envers la communauté. Elle fonde sur l'humilité : renouncer non par fierté d'une vertu solitaire mais par obéissance amoureuse au Père abbé.
Conclusion : témoignage de la transcendance
L'abstinence perpétuelle des Chartreux et Trappistes demeure témoignage vivant de la transcendance divine dans notre époque de saturation matérielle. Ces moines proclaiment silencieusement mais éloquemment que l'homme ne vit pas seulement de pain, qu'une autre faim habite l'âme, qu'une autre satiété la comble.
Leur renoncement à la viande exprime la grande revendication chrétienne : "Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît" (Mt 6:33). L'abstinence spiritualisée devient prière, action de grâces, anticipation de la nourriture éternelle.